Seule au Sichuan, pour le Nouvel An

Il y a une chose qu'on ne te dit pas sur les voyages en solo : le plus dur, ce n'est pas d'être seule. C'est de choisir de l'être pile au moment où tout le monde rentre chez soi.
Je suis partie au Sichuan pendant le Nouvel An chinois. La période où, dans toute la Chine, on se rend en famille, où les gares débordent de gens qui retournent au pays. Et moi, sac sur le dos, je partais dans la direction opposée — seule.
Si tu me demandes pourquoi je l'ai fait : parce que j'en avais envie. C'était une période de ma vie où je faisais beaucoup de choses seule, et j'appréciais énormément cette solitude — cette façon de m'accompagner moi-même, d'aller où je voulais, quand je voulais. Comme je n'avais jamais voyagé toute seule, je me suis dit : pourquoi pas, c'est le moment.
Ce n'était pas un plan mûri. Décision de dernière minute, billet pris dans la précipitation. Avec le recul, je crois que c'était exactement ce qu'il me fallait.
Arriver épuisée à Chengdu
Premier soir : je débarque à la gare de Chengdu-Est, brisée par le train de nuit. Pas d'histoire d'amour de wagon comme dans les films, pas de rebondissement. Juste la fatigue et l'excitation mêlées.
Et déjà, une première galère : je n'avais pas confirmé l'adresse de mon logement. Résultat — deux changements de métro, le sac qui pèse une tonne, à tourner en rond avant de trouver. Bienvenue dans le voyage solo : personne pour porter la moitié du sac, personne pour relire la carte à ta place.
Le lendemain, le vrai Chengdu commence. La chaumière de Du Fu (杜甫草堂), havre de verdure et de poésie — j'y étais tellement dans le brouillard de fatigue que j'ai à peine pensé à photographier. Puis Jinli (锦里), la ruelle ancienne, et le temple de Wuhou (武侯祠) où, par chance, se tenait une fête de temple ce soir-là.
C'est à Jinli que j'ai compris quelque chose sur cette ville. Affamée après des heures de marche, je m'attable enfin — boulettes de riz gluant, dan dan mian, petits plats du coin. Et là, dans plusieurs échoppes, on peut voir un spectacle de changement de visage (变脸) juste en commandant quelques assiettes. Le personnel, voyant que j'étais seule, m'a spontanément trouvé une place avec une vue parfaite sur la scène.
Ce détail — qu'on prenne soin de la personne seule — reviendra tout au long du voyage. Et c'est précisément ce qui m'a désarmée.
Le mont Emei, et un réveillon comme aucun autre
De Chengdu, direction le mont Emei (峨眉山), montagne sacrée du bouddhisme. (Petite leçon d'humilité : j'ai raté mon train à force de traîner. Note pour plus tard — la ponctualité, en voyage, ce n'est pas négociable.)
La route en bus serpente à flanc de montagne, falaise d'un côté, sommet de l'autre — vertigineux mais splendide. J'avais choisi Leidongping (雷洞坪) comme point d'étape, sur le conseil d'amis randonneurs passés par là avant moi. En cette période de fête, peu de monde : la patronne du logement m'a surclassée gratuitement. Encore cette gentillesse.
Et puis vient le soir du réveillon. La nuit la plus familiale de l'année.
J'avais raté l'heure du dîner. En tournant autour d'un temple voisin, je tombe sur le personnel de cuisine — des gens au cœur tendre qui m'offrent un repas végétarien dans l'arrière-cuisine. Mon repas de réveillon, ce fut ça : un bol de cuisine monastique, dans les coulisses d'un temple de montagne.
Il fait nuit dehors, la cuisine sent l'huile chaude et la sauce soja. Trois personnes s'affairent, on me fait signe de m'asseoir sur un tabouret en plastique. On me sert un bol fumant de tofu et de champignons, du riz, des légumes verts que je ne reconnais pas. On ne parle presque pas, on me sourit. Quelqu'un me tend une mandarine à la fin. Dehors, les cloches du temple résonnent. Je pense à ma famille, très loin, et je me sens étrangement, profondément à ma place.
Une autre voyageuse solo dînait là, au même endroit. On a sympathisé, on s'est donné rendez-vous pour grimper au sommet le lendemain. Vers minuit, je suis allée au temple offrir de l'encens. Un réveillon comme je n'en avais jamais vécu — et n'en revivrai sans doute jamais.
Le lever de soleil au sommet doré
Réveil avant l'aube. On part dans le noir, lampe à la main, jusqu'au téléphérique. Une longue attente dans le vent glacial, la file qui s'allonge derrière nous.
Et puis, au Sommet doré (金顶), le soleil se lève.
Quelqu'un m'avait dit un jour, en montant une autre montagne : « Regarder un lever de soleil, au fond, c'est juste regarder le soleil monter. » Sur le moment ça m'avait paru d'un cynisme désarmant. Là-haut, ce matin-là, j'ai compris que c'était faux. Pas de mer de nuages, pas de givre sur les arbres comme je l'espérais — juste le soleil, et moi, et le chemin parcouru pour être là.
Il y a eu, surtout, une forme de croissance personnelle, et quelques regrets aussi.
Le dernier hot pot
Redescendue à Chengdu, il fallait bien marquer le coup. Le hot pot le plus couru affichait des dizaines de personnes devant moi — j'ai laissé tomber, déniché une autre adresse bien notée. Tripes de canard, sang de canard, maodu, bœuf, chou, igname de Chine. Voyant que j'étais seule, le serveur m'a préparé ma sauce lui-même.
À la table d'à côté, une mère et son fils, venus du Nord-Est de la Chine, ont commandé exactement les mêmes plats que moi en me voyant faire. On a un peu parlé. Ce fut le meilleur repas du séjour.
Pour ceux qui ne connaissent pas le hot pot, ce n'est pas du tout la même chose d'une région à l'autre. À Pékin, d'où je viens, le hot pot pékinois à l'ancienne a une âme et un caractère chauds, simples, doux, satisfaisants, et mélancoliques pour certains — c'est comme rentrer chez soi après une année de travail dur, toute difficulté absorbée dans la sauce de pâte de sésame, réconfortant. Mais le hot pot de Chengdu m'a l'air d'être autre chose : pimenté, brûlant, enthousiaste, varié, c'est comme une prime reconnaissante de la vie qui nous booste, dans la sauce de l'huile de sésame, flexible.
Ce que j'ai rapporté (et laissé)
Dernier jour : les ruelles Kuanzhai (宽窄巷子), noires de monde en ce début d'année lunaire. Un yaourt artisanal, une galette, en guise de petit-déjeuner. Puis l'aéroport.
Petite anecdote pour la fin : mon bâton de randonnée, compagnon de tant de montagnes, a dû être enregistré en soute — l'emballage coûtait plus cher que le bâton lui-même. Il est resté là-bas, à l'aéroport de Chengdu. Quelque part, ça me va : une part de moi est restée au Sichuan.
Le monde est parfois rude. Mais les gens bons y sont les plus nombreux — c'est le Sichuan qui me l'a appris, un bol de soupe et un sourire à la fois.

