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Pékin, d'où je viens

Mes histoires·~5 min de lecture

Vue de la Cité interdite, Pékin

On dit que les gens qui connaissent le mieux une ville sont ceux qui y vivent. Et que ceux qui l'aiment le plus profondément sont ceux qui y sont nés.

Je suis née à Pékin. Alors forcément, quand j'en parle, ce n'est pas la voix d'un guide touristique — c'est autre chose. Une tendresse, un attachement, quelque chose de long et de fin comme un fil de soie.

Mon Pékin est un souvenir vivant, chaud et doux à la fois — une sensation de fusée dans le temps, sans avoir manqué le moindre instant. Une odeur de petit-déjeuner : doufunao salé et baozi, lait de soja sucré et beignet long à la chinoise. Une voix — celle des papys et mamies pékinois, les plus traditionnels, qui parlent dans le dialecte de Pékin, le plus pur ; pour moi, c'est un chant d'enfance. Et cette vue si saisissante, si dynamique, si impressionnante — une ville qui change de visage à toute allure, qui revêt des habits toujours plus modernes et variés, sans jamais fermer les yeux. Pékin est une ville pleine d'opportunités, pleine d'énergie, en plein développement. Et pourtant, elle reste étonnamment modeste.

Pour moi, Pékin n'a jamais eu un seul visage. C'est comme une broderie à deux faces : d'un côté, la majesté impériale, lourde de siècles et d'histoire ; de l'autre, la vie populaire, brûlante et vivante, faite de petites joies et de chaleur humaine. Les deux se serrent l'une contre l'autre, et c'est de leur mélange que naît l'âme de la ville.

La face impériale

Ce qui frappe d'abord, en arrivant à Pékin, c'est la solennité. Une grandeur inscrite jusque dans les os de la ville.

Il y a cet axe central invisible qui traverse Pékin du sud au nord, comme une colonne vertébrale — la porte Yongding, Qianmen, Tian'anmen, la Cité interdite, la colline de Charbon, la tour du Tambour. Tout est aligné, symétrique, ordonné. Chaque brique suit une règle, chaque agencement affirme une hiérarchie. C'est une ville pensée comme un acte de pouvoir.

La Cité interdite en est l'expression la plus pure. Murs vermillon, tuiles d'or, portes sculptées, salles immenses. Le trône de la salle de l'Harmonie suprême est vide depuis longtemps, mais on y sent encore le poids du pouvoir impérial. Ici, chaque pierre, chaque arbre du jardin impérial n'est pas un décor : c'est de l'histoire vivante.

Et puis il y a la Grande Muraille, qui serpente sur les crêtes comme un dragon (loong 龙) endormi. C'est l'ambition des empereurs, et l'échine d'un peuple. Quand le vent y souffle, on jurerait entendre l'écho lointain des batailles et des dynasties qui passent.

On dit en Chine : « Si tu n'es jamais monté sur la Grande Muraille de Chine, tu n'es pas un héros », alors la première fois que je suis devenue héros, c'était en 1999, à mes 3 ans. C'est peut-être là que j'ai compris pourquoi je suis aussi ambitieuse — et aussi têtue, avouons-le.

Mon enfance à Pékin
Une enfance dans les quartiers des ambassades de Pékin.

Une anecdote, à ce moment : la Chine venait tout juste d'ouvrir ses portes culturelles et accueillait ses premiers groupes de visiteurs internationaux, surtout américains. Je suis née et j'ai grandi jusqu'à mes 7 ans dans les quartiers des ambassades. Ma première rencontre proche avec un ami international a été sur la Grande Muraille — un jeune couple américain en voyage à Pékin pour la première fois, et moi, qui voulais déjà être un héros à 3 ans : face à des marches très hautes, je refusais catégoriquement d'être portée par mon père. La maman pleurait de rire, sans comprendre d'où venait cette fierté farouche. Le couple s'est arrêté : « Bravo, you're so strong », « Your daughter's so cute », ma mère me les cite encore, puis le couple a demandé une photo avec moi. Voilà, ma toute première expérience internationale dont je me souvienne !

Au nord-ouest, les jardins impériaux — le palais d'été (Yiheyuan), avec son lac Kunming et sa colline de la Longévité ; et le vieux palais d'été (Yuanmingyuan), réduit en ruines mais d'une beauté tragique. L'un raconte le faste, l'autre la chute. Les deux disent quelque chose de la ville.

La face populaire

Si la culture impériale est l'ossature de Pékin, la culture populaire en est la chair — ce qui lui donne sa chaleur, sa fumée, sa vie.

Ruelle hutong à Pékin
Une ruelle hutong : briques grises, vie ordinaire, glycines retombantes.

Cette face-là vit dans les hutongs, ces ruelles enchevêtrées. On quitte la solennité des murs du palais, et d'un coup on entre dans le Pékin le plus vrai : briques grises, heurtoirs patinés, hauts porches, glycines retombantes. Pas de plan grandiose ici — juste la plus émouvante des vies ordinaires.

Chaque hutong a son caractère. Yandai Xiejie (烟袋斜街), en forme de pipe à tabac, pavé, bordé d'échoppes anciennes — tabatières, cerfs-volants à l'ancienne, artisanat — et qui débouche sur le pont Yinding d'où l'on contemple le lac Houhai. Nanluoguxiang (南锣鼓巷), l'un des plus vieux hutongs, avec ses huit ruelles de chaque côté comme les pattes d'un mille-pattes. Mao'er Hutong (帽儿胡同), raffiné, où subsistent de belles cours carrées (siheyuan) et la résidence de l'impératrice Wanrong.

Le matin, les échoppes de petit-déjeuner fument, l'odeur du douzhi (boisson fermentée à base de haricot mungo) et des jiaoquan flotte dans l'air, les vieux promènent leurs oiseaux en cage, les voisins se saluent. Le soir, la fumée des cuisines monte, les enfants courent, les anciens s'éventent en bavardant. Le Pékin le plus simple, le plus beau.

Et puis, au fond des ruelles, une voix qui traverse les siècles : le chant de l'opéra de Pékin (京剧). Né du peuple, mûri dans la capitale, il marie justement les deux faces de la ville — la rigueur raffinée de la cour et la vivacité populaire. La Concubine ivre, Adieu ma concubine… ce ne sont pas que des spectacles : c'est une partie de la vie pékinoise.

L'esprit pékinois

Mais ce qui me manque le plus, loin de Pékin, c'est quelque chose d'impalpable : l'esprit des gens.

Les Pékinois sont chaleureux, francs, bavards. Une largeur d'esprit dans le sang, une façon de ne pas se prendre la tête. Ils ne sont pas distants : un inconnu, ils l'abordent en souriant, et en deux phrases la distance fond.

Le meilleur exemple, c'est le chauffeur de taxi pékinois — le véritable « porte-parole » officieux de la ville. Monte dans un taxi, et c'est une conversation qui démarre : des affaires de l'État aux sujets du quotidien, du développement de la ville à la géopolitique. Il pérore, argumente, tranche, avec une assurance désarmante — que tu répondes ou non. Sans flatterie, sans politesse de façade. Juste cette franchise, ce cœur grand ouvert sur le monde.

Ce que j'apprécie dans l'esprit collectif pékinois, ce n'est pas le cliché du sacrifice de soi, mais quelque chose de plus concret : cette capacité à réunir les gens, à s'entraider, à construire quelque chose de mieux et de plus beau — pour les locaux comme pour ceux qui viennent de loin.

C'est ça aussi, Pékin : une ville qui a le cœur sur la main et le monde en tête.

Ma ville à deux visages

Voilà mon Pékin. Un livre d'histoire dense, où s'inscrivent la grandeur et la chute des dynasties — et en même temps une fresque vivante, pleine des joies et des peines du quotidien. La culture impériale lui donne sa stature ; la culture populaire, sa tendresse.

C'est cette double nature, à la fois imposante et chaleureuse, qui fait que, où que j'aille, Pékin reste gravée en moi.

Je suis heureuse de voir Shanghai, Chengdu, Yangshuo, Guilin, Suzhou ou Hong Kong gagner en popularité auprès des voyageurs internationaux — ces villes ont un charme fou, des paysages à couper le souffle, une modernité qui séduit. Mais j'entends rarement Pékin citée comme destination par les Français ou les Européens, et je comprends les doutes, les inquiétudes, d'où ils viennent. Pourtant, je suis convaincue que Pékin est une mégapole-trésor : ses histoires, la profondeur de son charme, sauront toucher les voyageurs qui lui donnent une chance.

Pékin est comme un grand vin rouge, mature et profond. Seuls ceux qui prennent le temps de l'apprécier découvrent tout son caractère.

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